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Mercredi 4 juin 2008


"Je ne m'échappais de Mourioux que pour courir dans diverses villes des bordées qui décuplaient mon absence au monde, mais complaisamment la dramatisaient: sorti de la gare, je me jetais dans le premier café et buvais avec application, de bar en bar progressant jusqu'au centre; je ne me dérobais à ce devoir que pour acheter des livres ou empoigner des femmes consentantes. Chaque biture m'était une répétition générale, un radotage des formes déchues de la Grâce: car l'Ecrit, pensais-je, viendrait à son heure de la sorte, exogène et prodigieux, indubitable et transsubstanciel, changeant mon corps en mots comme l'ivresse le changeait en pur amour de soi, sans que tenir la plume me coutât plus que lever le coude; le plaisir de la première page me serait comme le frisson léger du premier verre; l'ampleur symphonique de l'oeuvre achevée résonnerait comme les cuivres et les cymbales de l'ivresse massive, quand verres et pages sont innombrables."


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Jeudi 15 mai 2008

                                                                                                           Modèle:Yuki

"Aucun doute, elle avait quelque chose d'un peu fou en elle, de cette folie qu'on voit toujours trembler, comme un incendie naissant, chez les femmes plus audacieuses que les autres, et qui acceptent d'être emportées par ce qui les dépasse. Ces mèches vives secouées, noir sans faille, qui se refermaient en crochet de chaque côté du triangle d'un pâle visage conservant encore des rondeurs d'enfance, ces doigts fins et frémissants qui repoussaient sans cesse les cheveux, un cou aussi fin que long qui dégageait haut la tête et ses mâchoires de carnassière, un corps souple et allongé de jeune fille, taille fine, et cette bouche pulpeuse, au sourire splendide donné sans retenue, tout disait en effet la flamme et l'étoupe, la poudre et l'allumette. La poudre - et les balles avec. Mais la fraîcheur aussi. Oui, à la fois, l'incendie et l'eau vive, l'électricité crépitante et la lune lente." Jean Pérol


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Jeudi 24 mai 2007

"Les premières plaintes concernant le déclin du goût musical sont à peine postérieures à la double expérience qu'a faite l'humanité au seuil de son histoire, l'expérience qui lui a permis de réaliser que si la pulsion se manifeste immédiatement dans la musique, elle y trouve aussi une forme d'apaisement (...) C'est toujours quand la paix semble troublée par les mouvements des bacchantes qu'il est question du déclin goût." Theodor W. Adorno, Le caractère fétiche de la musique, page 7.


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Samedi 28 avril 2007

Photographie de l'ethnologue Fosco Maraini, japonaise pêcheuse de perles

"De l'ethnocentrisme commun à tous les peuples, nous avons, en définitive, fait un atout, et si nous pouvons espérer donner un sens à la myriade de coutumes et d'institutions dont notre planète offre le témoignage, c'est à la condition d'admettre notre dette à l'égard de celles qui nous distinguent et qui nous ont offert cette capacité unique de les considérer toutes comme autant de manifestations légitimes d'une condition partagée." Philippe Descola, Les lances du crépuscule, page 444


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Samedi 31 mars 2007

     "La capitale était ma résidence; Après six ans je suis rentré chez moi. C'est aujourd'hui jour de reconnaissance; Je souffre tant, douleur et désarroi ! Point n'ont changé les chemins de culture; Des toits du bourg il en manque certains... Je fais un tour complet de ma masure; Il reste peu de mes anciens voisins... Et pas à pas je recherche mes traces; Pour certains lieux j'ai vraiment de l'amour ! En nos cent ans d'illusions fugaces, froid et chaleur alternent chaque jour ! La fin des grands changements me soucie; Car ma vigueur n'est pas à son déclin. Laissons cela ! que ce penser s'oublie ! Pour le moment vidons un bol de vin !"  (Tao Yuan Ming, (365-427), Oeuvres complètes traduites du chinois par Paul Jacob)


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Lundi 13 novembre 2006

"Un immense acacia se dressait au milieu du hameau, ombrageant ses racines sur le sentier. Les portes des maisons vidées de leurs habitants étaient closes, et il n'y avait personne sur le chemin. Les roches volcaniques qui recouvreaient le sol étaient d'un brun lumineux et allaient se perdre, à la sortie du village, dans la campagne verte que baignait la lumière du soleil. Je sentais affluer en moi une sorte de bonheur sombre, en même temps qu'un désespoir à m'arracher les viscères." Shôhei Ooka, Les feux.


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Lundi 2 octobre 2006

"Par son histoire et sa culture, le département d'Okinawa (2245 km²), qui occupe les parties centrales et sud de l'archipel des Ryûkyû, conserve une place singulière dans la nation japonaise. Royaume tributaire de la Chine, puis également du Japon, par l'entremise du fief de Satsuma, ce territoire fut officiellement annexé par Tôkyô en 1879. La prééminence des femmes dans la vie religieuse, la faible influence du bouddhisme dans la culture villgeoise, l'originalité du système familial comme des traditions musicales et culinaires, des dialectes apparentés à ceux du Japon mais constituant un groupe linguistique distinct, tous ces aspects différencient cette région du reste du pays. Soumis à une politique d'intégration systématique qui passa d'abord par l'apprentissage de la langue japonaise, ses habitants ne furent jamais tout à fait à parité avec les autres Japonais. La stagnation de l'économie, dominée par une industrie sucrière détenue par des capitaux extérieurs, obligea notamment un quart d'entre eux à émigrer entre 1900 et le début de la guerre du Pacifique (1941)." Patrick Beillevaire in "Japon, Peuple et Civilisation" (sous la dir. de J.F. Sabouret, La Découverte).


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Dimanche 1 octobre 2006

"Je porte dans mes doigts le fard dont je couvre ma vie. Tissu d'évènements sans importance, je te colore grâce à la magie de mon point de vue. Une mouche que j'écrase entre mes mains me prouve mon sadisme. Un verre d'alcool vidé d'un trait me hausse au niveau des grands ivrognes de Dostoïevski. Et quand je serai saoul je ferai ma confession générale, en omettant bien entendu de dire comment, pour ignorer la banalité de ma vie, je m'impose de ne la regarder qu'à travers la lunette du sublime". Michel Leiris, "L'âge d'homme" (Folio, page 153).


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Lundi 4 septembre 2006

"La "clé érotique" ouvre bien des portes dans les couloirs de la pensée. Et bien souvent les villes les plus aimées sont celles où l'on a le mieux aimé. L'air y est à jamais changé. Les grands éclairs de l'intense irradient sourdement le quotidien le plus banal. La nostalgie est tyrannie. La nostalgie est jouissance. La nostalgie est mauvais juge. Elle drape, elle drape, elle enveloppe et s'insinue, et le décor à nos yeux change." Jean Pérol, Tokyo. (Photo: Sato Eriko)


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Lundi 4 septembre 2006

"(...) La source du sacré, le lieu d'origine des dieux, se trouve dans l'érème (espace inhabité, espace sauvage). Les sanctuaires qui ponctuent l'écoumène n'en sont que des relais - relais du reste infiniment divers, et dont l'expression matérielle peut se réduire à une simple branche d'arbre, "reposoir-incarnation" (yorishiro) temporaire d'un kami.La sacralité augmente à raison de la proximité de cette source, c'est à dire du degré de pénétration vers le "fond" ( oku) de l'espace sauvage et, corrélativement, en proportion inverse de la culturalité. De fait, l'expression matérielle première de ce lieu d'origine du sacré n'est pas un édifice humain; c'est un détail topographique naturel: le "siège de roc" des dieux (iwakura) - tel l'impressionant chaos de rochers qui troue la forêt au flanc de l'Iwakura-yama, à Ichijima (Hyôgo-ken). Au besoin, il est vrai, c'est un temple du fond qui en tient lieu. Ainsi, la notion d'oku traduit une polarisation qui réfère la sacré à la nature: les dieux siègent au recès ultime de l'espace sauvage, au nadir de la culture."  Augustin Berque, Le sauvage et l'artifice - Les Japonais devant la nature, Gallimard, pages 74-75.


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