Jean Pérol est un écrivain orientaliste qui s’est surtout fait connaître par sa poésie. Proche d’Aragon, ce dernier l’encourage à publier son premier recueil de poèmes à 21 ans, Sang et
raisons d’une présence qui sera le premier d’une longue série d’ouvrages marquée par une sourde douleur où se mêlent le traumatisme de la guerre et la difficulté de vivre avec le souvenir de
ce qui n’est plus.
Ce second roman fortement autobiographique est le récit d’une vie exilée au Japon, celle du jeune Jean-Marc Despierre nommé correspondant de son journal à Tokyo au
début des années 60 et d’un siècle qui se désagrège dans le tumulte des illusions brisées. La rencontre avec l’Extrême-Orient sera déterminante pour le journaliste qui va faire de son pays
d’adoption la base de son immersion dans une partie inconnue de lui-même. Erjey, son prédécesseur dont tout devrait pourtant le séparer, va l’initier à la manière typiquement japonaise de la
transmission des savoirs à la découverte d’un pays mystérieux et fascinant en pleine transition. C’est ainsi qu’il va le guider dans les petites ruelles des
vieux quartiers populaires où l’on boit le saké brûlant de la fête, dans les gargotes des bords de rivières, dans les temples perdus des mille bouddhas de pierre alors que la modernisation frappe
déjà à grands coups de boutoir sur ce passé évanescent et fragile.
Vaste roman initiatique de presque 600 pages, il va s’immerger dans toutes les vérités de ce pays pendant plus de 20 ans, parcourant en parallèle cette seconde moitié
du XXe siècle sur les vastes chemins d’une Asie à feu et à sang, des massacres de l’Histoire, de la guerre d’Algérie qui le hantera tout autant que l’épouvantable révolution culturelle de Mao ou
la guerre du Viêt-Nam qu’il couvrira, bravant la mort, avec son frère d’écriture japonais opiomane.
Extrêmement lucide, cet homme en guerre contre son passé et sans doute aussi contre son devenir, fuyant une France dans laquelle il ne se reconnaît plus, va
approfondir la communion qui le lie au Japon en développant son sens critique et en cherchant bien au-delà des apparences. Le récit est parfois d’une violence inouïe, comme l’exécution de ces
prisonniers américains après la reddition à Aburayama, ou le massacre des 300 000 victimes de Nankin par l’armée impériale japonaise. A l’indicible beauté des torrents ruisselants sur les
rochers moussus, à la fraîcheur de la campagne délicate et à la douceur des terrasses de mandariniers se juxtapose le sang bouillonnant et épais des innocents.
Partageant le clan des humbles, il sera attiré un moment par les fausses sirènes du communisme, cherchant dans l’égalité marxiste le socle d’un salut qui se révèlera
rapidement être un cuisant échec. Poètes chinois donnés vivants à dévorer aux porcs, cannibalisme avéré des élites du parti dans les provinces du sud les plus reculées du Guangxi, millions de
morts de la révolution, à trop chercher l’absolu on ne finit que par trouver la pourriture semble t’il écrire au moment où les morts s’accumulent de toute part dans une spirale qui semble
entourer la terre.
Un espoir semble pourtant résider dans l’amour qui traverse ce récit de part en part, il y a ces quelques femmes aimées, et puis il y a celle plus aimée que toutes
les autres, à jamais.
Eiko, qui habite cette vie sera la femme adorée, cette jeune fille libre et sublime qui va déclencher une passion charnelle, fusionnelle, obsédante, et irréversible.
Eiko aux deux visages, comme le Japon lui-même, Eros et Thanatos en un corps incarné, caressante et imposant une loi qui sera celle du Talion. Poésie la plus raffinée et esthétique qui puisse
être, il y a derrière cette âme le séisme et le feu, l’ivresse de la cruauté, celle des supplices de l’absence et de la folie. L’œil effilé signé d’une pointe d’encre noire, la chevelure de jais,
la peau opaline et l’érotisme absolu, elle sera tout à la fois son porte bonheur et son porte malheur.
Scènes infiniment sensuelles, Jean Pérol écrit dans une langue extraordinaire son amour pour elle et sa lente érosion. Il livre un portrait complet de la femme, de
l’intérieur pourrions nous dire, fils, frère et amant à la fois, fort d’une intimité aussi rare qu’exceptionnelle, tout autant qu’il dresse celui du Japon qui sera à jamais lié à elle.
Amour condamné à la perdition, après que le feu dévorant n’ait laissé que la cendre, il plongera avec une certaine candeur dans une succession d’aventures où les
petites morts extatiques de l’orgasme qu’il cherchera avec d’autres ne feront que masquer un deuil tout à fait impossible.
Enfin, les superbes portrait de personnages incroyables, spécialistes et esthètes orientaux et français, artistes et poètes japonais, offrent la description unique et
le témoignage d’un Japon vécu au cœur de son histoire contemporaine.