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Mercredi 2 décembre 2009 3 02 /12 /2009 08:01
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Mercredi 1 juillet 2009 3 01 /07 /2009 08:23



"Notre vie, comme ces dialogues, et comme toutes choses, a été préfixée. Comme les thèmes que nous avons abordés. J'ai remarqué, au fil de la conversation, que le dialogue est un genre littéraire, une manière indirecte d'écrire. Le devoir de toutes choses est le plaisir; si elles ne sont plaisir elles sont inutiles ou préjudiciables. Ces dialogues, en ce moment de ma vie, je les ressens comme un plaisir. Les polémiques sont inutiles, être par avance d'un côté ou de l'autre est une erreur, surtout si l'on entend la conversation comme une polémique, si on la considère comme un jeu où il y a un perdant et un gagnant. Le dialogue doit être une investigation et peu importe que la vérité sorte de la bouche de l'un ou de l'autre. J'ai essayé de penser, en dialoguant, et il est indifférent que vous ou moi ayons raison; l'important est de parvenir à une conclusion, qu'elle vienne de tel ou tel côté de la table, de telle bouche, ou de tel nom, importe peu." Jorge Luis Borges

On reviendra avec beaucoup d'intérêt sur ces entretiens exceptionnels entre J-L Borges et Osvaldo Ferrari pour la radio argentine, alors que le grand écrivain venait de fêter ces 85 ans en 1984. Passionant, érudit, lumineux dans sa réflexion autant que dans son inspiration, il dévoile au fil de ces trente conversations l'immense champ de ses recherches littéraires. De l'identité des argentins et de leur statut d'européens dans l'exil à l'art de se libérer du temps, de l'importance de la mythologie grecque au culte de Dante, de ses amitiés à la notion d'épique au cinéma, Jorge Luis Borges se livre au jeu des questions-réponses avec un talent vertigineux. Il y évoque aussi son apprentissage de la langue japonaise et ses deux longs voyages en compagnie de sa dernière compagne, Maria Kodama, et l'intérêt sans cesse renouvellé qu'il a pour ce pays. Connaissant sur le bout des doigts les grands classiques de l'Orient comme les littératures anglo-saxonne, argentine et française, ce sont surtout les questions de l'identité, de la fiction littéraire et du passage du temps qui suscitent les réflexions les plus passionnantes.

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Lundi 29 juin 2009 1 29 /06 /2009 09:13


Entretiens passionnants avec l'écrivain hokkaïdois Harako Osamu lors de la venue de Nicolas et de Kyoko à Sapporo. Il y a été question de l'importance de l'ère Jômon sur laquelle repose les fondations de la civilisation moderne japonaise moderne, des commentaires de Claude Lévi-Strauss au sujet des figures en terre cuite de cette même époque, et de son nouveau drame poétique dont la pièce sera bientôt réalisée.

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Dimanche 14 septembre 2008 7 14 /09 /2008 06:13


Hiromi Kawakami est une romancière japonaise née à Tokyo en 1958 qui a su rapidement s’imposer par son style simple et subtil dont les thèmes récurrents sont la métamorphose des êtres, l’émergence de l’amour et la douce fuite du temps. Elle obtient en 1996 le prestigieux prix Akutagawa pour sa nouvelle Hebi o fumu ainsi que le grand prix Tanizaki pour le livre chroniqué ici, Les années douces - Sensei no kaban.

Tsukiko Omachi est une jeune trentenaire célibataire qui croise par hasard dans un petit bistrot où elle a ses habitudes son ancien professeur de japonais. Vieillard digne, il est veuf depuis de nombreuses années. Quant à elle, c’est une célibataire endurcie dont la vie semble être assez solitaire. Au fil du temps, des liens délicats se tissent entre eux dans une succession de rencontres décrites comme des aquarelles tellement simples que l’on ne sait pourquoi on ne peut cesser d’y penser. Ils partent cueillir des champignons à la belle saison, achètent des poussins au marché, contemplent les vingt-deux étoiles d’une nuit d’automne…

On y ressent un grand bonheur, celui de l’air que deux êtres respirent lorsqu’ils tombent amoureux et cette fragilité d’une relation qui débute prête à se volatiliser quand on essaie de la saisir. Récit d’une grande sensibilité, la lecture de ce roman nous meurtri le cœur en décrivant l’attente de l’être aimé tout comme il rempli d’espoir dans la façon si délicate qu’il a de nous dire que l’amour est patient.

 

« Du coup, je me rends compte que tout ce que je faisais jusque-là, c’était avec le maître, lui seul. A part lui, il y avait longtemps que ça ne m’arrivait plus de boire du saké en compagnie de quelqu’un, de marcher dans la rue ou de voir des choses plaisantes. Quand je cherche à me rappeler avec qui alors je faisais des choses en commun avant de devenir intime avec le maître, aucun nom ne me vient à l’esprit. J’étais seule. Seule je prenais le bus, seule je déambulais dans les rues, seule encore je faisais des courses, seule toujours j’allais boire. Il n’y a aucune différence entre l’état d’esprit qui est le mien quand je me trouve avec lui et celui qui m’habitait du temps où je faisais seule toutes ces choses. Mais alors, je dois pouvoir continuer à vivre comme avant ! Quel est ce besoin qui ne me lâche pas de rechercher sa présence ? Seulement voilà, quand je suis avec lui, j’ai l’impression de vivre quelque chose d’authentique. »

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Vendredi 12 septembre 2008 5 12 /09 /2008 09:07


Témoignage exceptionnel sur la première période littéraire de Kenzaburô Oé, les trois nouvelles rassemblées dans ce recueil sont d’un grand intérêt pour comprendre la pensée de cet écrivain essentiel de la littérature japonaise. Contemporains de la nouvelle « Gibier d’élevage » parue dans la superbe traduction française de Dites nous comment survivre à notre folie, ces textes ont pour anti-héros des jeunes gens confrontés à des situations extrêmes : cette violence se révèlera sous l’aspect d’un travail dans une morgue emplie de cadavres, de la vie en groupes dans une maison de redressement, des rapports biaisés dans une famille en totale décomposition ou bien encore dans un groupuscule d’extrême droite. La mort, la nausée, le mensonge, la culpabilité, le sentiment de profonde solitude viennent percuter de plein fouet l’univers mental de ces jeunes protagonistes.

« Le faste des morts » a lancé la carrière de l’auteur alors qu’il n’avait que vingt-deux ans en décryptant un monde sombre, peuplé de cadavres qui viennent progressivement hanter les pensées d’un jeune étudiant. « Le ramier » évoque l’univers carcéral de Jean Genêt, où de jeunes délinquants se retrouvent enfermés dans un monde clos et brutal, décryptant avec une acuité cinglante les rapports de force, d’humiliation, de domination sexuelle mais aussi de fascination qui se tissent entre ces adolescents.

« Seventeen » s’avère être une nouvelle fondamentale en ce qu’elle décrit l’engagement d’un garçon déchiré par la frustration sexuelle et ses complexes dans un parti d’extrême droite fanatique. Oé se moque de la phraséologie fascisante afin de mieux la dénoncer. Il abordait alors un sujet tabou à bien des égards puisque il tentait de dénoncer le culte de l’Empereur Hirohito, phénomène qui perdurera bien après la défaite du Japon et qui ressurgira chez d’autres auteurs majeurs du Japon comme Yukio Mishima. En octobre 1960, Inejirô Asanuma, leader du parti socialiste allait être assassiné par un jeune militant d’extrême droite, Otoya Yamaguchi, inspirant fortement l’auteur pour la rédaction de cette nouvelle.

Ces trois nouvelles 死者の奢り、鳩、セヴンテイ-ンdans leur version japonaise, donnent à voir l’œuvre à venir dans sa richesse et sa complexité et l’on appréciera la finesse d'une compréhension du monde et des rapports humains hors du commun. 

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Dimanche 31 août 2008 7 31 /08 /2008 09:29

 


« Tokyo année zéro » est le dernier roman de David Peace, écrivain anglais installé au Japon depuis plus de dix ans qui s’est illustré par une tétralogie dramatique sur le « tueur du Yorkshire ». Cette série de meurtres sordides, plus de treize femmes assassinées entre 1975 et 1980, a hanté l’écrivain depuis son plus jeune âge. Il était en effet persuadé que son père était le meurtrier et que la prochaine victime serait sa propre mère. C’est en partie à cause de ce traumatisme qu’il a décidé d’exorciser ce malaise en devenant romancier.

Dans ce nouveau polar intéressant à bien des égards, il transpose l’action dans le Japon de l’immédiat après-guerre, dans une capitale totalement détruite et soumise à la loi des vainqueurs. L’inspecteur Minami, anti-héros sombre et brisé par son passé occulte, enquête sur le meurtre d’une jeune fille violée dans les décombres d’un Tokyo gangrené par la sueur et la crasse. L’occupation est humiliante et l’auteur s’attache à décrire avec minutie la vision des vaincus, ceux qui doivent réapprendre à vivre dans la défaite et subir le poids d’une autorité étrangère. Minami n’inspire guère la sympathie, il évolue dans des eaux troubles, trafique avec la pègre pour subvenir à sa toxicomanie, trompe sa femme et n’a que peu d’estime pour ses collègues qui peinent autant que lui à survivre dans une institution sans moyen. La pègre est omniprésente, tous les trafics sont possibles, alors que de terribles règlements de compte de groupes rivaux mettent la ville à feu et à sang pour se partager les miettes jetées par l’armée américaine. Les étrangers (Formosans, Coréens, Chinois) arrivent en masse des anciennes colonies et s’installent dans des quartiers de fortune en étant perçus par la population comme des parasites que l’on cherche à éliminer. Tout n’est que ruine sociale dans un pays exsangue ravagé par le désespoir le plus noir. Si cette ambiance claustrophobique est brillamment rendue par l’auteur, il est plus difficile d’apprécier le parti pris narratif de Peace et l’utilisation de phrases courtes basées sur des répétitions qui saturent la narration. Le mélange de monologue et d’expressions japonaises alourdit considérablement un récit parfois confus qui a du mal à captiver par son aspect décousu. Si la langue anglaise se prête assez facilement à cette musicalité particulière, le français quant à lui supporte mal ces constantes répétitions. Cette méthode arrive pourtant à révéler la tendance de l’être japonais à se répéter furieusement les choses dans la douleur, afin de les accepter par la force. Ainsi lorsque Minami vomit dans les toilettes, la scène se répète quatre fois à l’identique. Lorsqu’il se gratte la tête pour en extraire les chapelets de poux qui le rongent, c’est encore la répétition de l’expression « gari gari » qui revient une vingtaine de fois.

L’enquête quant à elle piétine, et les découvertes sordides sur les traces de ce tueur en série font littéralement froid dans le dos dans ce mélange de banalisation de l’horreur et de chaos social où tous les abus sont possibles.

L’exercice de style est difficile et l’on sait pertinemment à quel point il est ardu de comprendre la mentalité japonaise en ce qu’elle se fond dans toute sa diversité dans un creuset d’une déroutante uniformité. Si l’on salue la tentative et les évidentes qualités littéraires de l’auteur, il manque pourtant des indices essentiels au déchiffrage de cette culture fascinante de l'extrême-orient. On finit par se perdre dans une narration répétitive à l’excès qui en devient presque irritante à lire. Reste à découvrir dans les prochains épisodes de la trilogie ce que cette première partie ne fait qu’esquisser, les clefs d’un univers unique où le Japon a posé les bases de ce qu’il est devenu aujourd’hui.

 

« Les esprits des morts de mes crimes passés me font sursauter. Et alors que, plongé dans le désespoir, je consacre mes jours à l’attente de ma mort, je songe à la douceur qui m’a été accordée, jusqu’à la toute fin, et fait couler mes larmes sans limite. »
Kodaira Yoshio, 1949.
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Vendredi 13 juin 2008 5 13 /06 /2008 10:51

 

« Tokyo Underworld » est le récit fascinant d’un jeune GI américain débarqué presque par hasard dans l’extrême chaos du Japon d’après guerre. Au mois d’août 1945, alors que l’armée impériale vient de perdre la guerre, Nick Zappetti fait partie des premiers contingents de militaires envoyés sur place pour construire ce nouveau Japon.

Natif du quartier italien de Harlem, il fait ses premières armes dans le ghetto du célèbre « Italian East Harlem » de Manhattan avant de s’engager dans la marine américaine pour prendre le large.

Issu d’une famille de onze enfants dont le père est un charpentier immigré de Calebresia, il connaît la pauvreté et un environnement brutal où le crime est omniprésent. Les voisins sont des mafieux pour la plupart, et ses modèles sont des gangsters en lutte permanente contre la police.

Pour Nick Zappetti, la deuxième guerre mondiale est en quelque sorte une aubaine qui va lui permettre de s’engager à 22 ans dans les forces d’occupation et de partir pour ce pays dont il n’a quasiment aucune idée. Il pénètre alors un monde étrange et mystérieux en pleine reconstruction où tout semble possible pour qui sait saisir sa chance…

Dès la fin de son contrat, il décide de s’engager dans un poste offert par le gouvernement afin de rester sur place et de démarrer son propre « commerce ». Rapidement marié à une japonaise, chose suffisamment rare pour faire la une des actualités de l’époque, l’ « Oriental Exclusion Act » interdisant aux GI de ramener des épouses asiatiques aux Etats-Unis, il va profiter de ses connections avec l’armée pour inonder le marché noir de produits américains de première nécessité et se faire une petite fortune. Il participe à toutes sortes de commerces plus ou moins légaux qui vont le conduire à une première déportation dans son pays d’origine. Avec l’aide de la mafia locale, il ne tarde pas à obtenir un nouveau visa et revient cette fois ci s’installer définitivement à Tokyo. Là, grâce à ses contacts dans l’armée, il ouvre un premier commerce d’importation en partenariat avec un russe blanc marxiste né au Japon de parents ayant fuit la révolution, et totalement bilingue. Cet établissement, « Lansco », va être la base de tout un tas d’activités commerciales allant de la vente de boites de conserves à la création d’une banque fictive pour le trafic de chèques illégaux. Les profits sont extraordinaires et parmi les clients principaux sont deux des gangs de yakuza en train d’émerger dans le Tokyo d’après guerre : la famille Sumiyoshi qui contrôlait déjà une grande partie du territoire, et la famille Tosei-kai, un groupe de jeunes coréens aux dents longues issu des cendres de la défaite.

Le récit regorge de personnalités incroyables, d’anecdotes hautes en couleurs sur les étroites connections entre armée américaine, mafia locale et politiciens, et c’est à l’apparition du Japon contemporain que l’on assiste peu à peu. Après avoir été impliqué dans l’un des plus grands vols de diamants ayant jamais eu lieu au Japon en 1956 (The imperial hotel diamond robbery), Nick Zappetti est emprisonné et voit tous ses biens s’envoler en fumée. C’est durant son incarcération, forcé de manger le repas traditionnel japonais constitué de poisson, d’un bol de riz et d’une soupe miso, qu’il se met à rêver de sa cuisine favorite et que l’idée d’ouvrir la première pizzeria du Japon toujours en activité de nos jours lui vient à l’esprit. Complètement ruiné, il s’installe à sa sortie de prison dans un ancien bain public sans eau ni électricité et commence à démarcher pour réunir les fonds nécessaires à son projet. En peu de temps, la pizzeria est ouverte et le succès est immédiat : en l’espace de quelques mois, il devient propriétaire du restaurant le plus en vu de Tokyo. Les personnalités américaines de l’époque de passage au Japon viennent toutes lui rendre visite (Elizabeth Taylor, Harry Belafonte, Frank Sinatra, Xavier Cugat…), tout comme le futur empereur du Japon Akihito et sa promise Michiko Shoda. Ses premières connaissances de la mafia japonaise sont elles aussi des habituées du lieu, notamment quelques uns des grands bosses de la pègre nippone. Il va se lier d’amitié avec l’un des plus grands catcheurs de l’époque, Rikidosan, figure quasi mythique d’origine nord coréenne du monde de l’entertainment japonais et membre éminent de la mafia locale. D'une férocité légendaire, il incarnera dans l'esprit des masses japonaises la revanche de toute une nation contre ses géants du ring américains qu'il démoli à grands coups de Karaté. Les japonais sont autant épris de Baseball que de Pro Wrestling, et ce sont littéralement des foules en délire qui viennent l'acclamer chaque week ends dans des retransmissions télévisées à travers tout le pays.

Alors que la réputation de Nick Zappetti ne cesse de grandir en même temps que sa fortune, il attire aussi la convoitise de yakuza qui fera la part belle à des affrontements légendaires. Il devient alors véritablement l’un des bosses de Tokyo, contrôlant une bonne partie des activités commerciales de Roppongi. Fort en rebondissements, « Tokyo Underworld » décrit en même temps que la vie extraordinaire de cet italo-américain quelques unes des figures les plus originales du monde de la mafia, du commerce industriel et de la politique aussi bien japonaises qu’américaines. Marié quatre fois, ayant pris la nationalité japonaise (fait rarissime à cette époque puisque il fallait renoncer à sa nationalité d’origine), étant passé de la misère noire à la grande richesse pour finir totalement ruiné à la fin de sa vie, cet ouvrage passionnant décrit aussi avec talent la relation d’amour et de haine que Nick Zappetti entretiendra avec son pays d’adoption. Il y est aussi question de trahison, de racket, de scandales financiers internationaux, de success stories fabuleuses où l’on voit passer le Japon d’une nation complètement ruinée à la deuxième puissance économique de la planète. Passionnant à bien des égards, ce livre montre tout autant la fin d’un monde et de certaines valeurs, certes contestables mais souvent proches de codes d’honneur ayant leurs propres logiques, que l’émergence d’une nouvelle société reposant sur des bases tout aussi ambiguës.

Whiting Robert, Tokyo Underworld : The fast times and hard life of an american ganster in Japan, Vintage, 2000.  


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Lundi 2 juin 2008 1 02 /06 /2008 07:24

 

« Belle chienne du fond des âges, toi qui continues à vivre dans le fond de nos âmes…En faisant briller tes dents, essaierais tu, par hasard, de couper notre présent ? »

 

Harako Osamu est l’un des grands poètes du Japon contemporain et réside à Hokkaïdô d’où il n’a cessé de publier depuis sa jeunesse un nombre important de pièces et de drames poétiques qui font aujourd’hui référence dans le monde des lettres. Avec plus d’une centaine de représentations à l’étranger et 47 drames poétiques d’une grande intensité dont la plupart sont encore malheureusement inédits, il signe avec « La chienne » une pièce de théâtre remarquable à la forte tension érotique en hommage aux fondations sur lesquelles repose la civilisation japonaise moderne, la culture de l’ère Jômon. Dans cette superbe édition bilingue, cette période mythique du Japon est symbolisée dans cette dramaturgie par le sol, les arbres et le feu.

Le sol est la chair de la terre mère, les arbres sont l’incarnation de sa puissance et le feu représente le déclin de la vie tout autant que l’énergie lointaine et mystique qui en assure la résurrection. Comme en témoigne la préface de l’ouvrage, l’auteur s’est inspiré des nombreux et magnifiques objets de l’ère Jômon, et plus particulièrement des figures en terre cuite dont Claude Lévi-Strauss faisait l’éloge en ces termes : «  Quelles que soient les diverses civilisations créées par l’homme, il n’y en a aucune où l’on trouve des œuvres aussi originales ».  Ce drame poétique, comme l’auteur se plait à le décrire, a été écrit sous la forme d’une symphonie maudite inspirée de l’esthétique de l’époque Jômon, utilisant ces superbes masques, les danses, le théâtre et la poésie, afin d’exprimer les souffrances de l’homme moderne dans ce moule si particulier de la civilisation Jômon. La matière bouillonne, fusionne, crépite dans des descriptions qui évoquent les premiers temps du monde et le chaos originel.

Afin de faire revivre au vingt et unième siècle l’âme des personnages de cette époque vieille de plus de dix millénaires, Harako Osamu s’est inspiré de la tragédie grecque en se mesurant à la transposition esthétique de la culture Jômon afin de faire apparaître l’un des authentiques visages du Japon et signer cette œuvre fulgurante tout autant païenne que mystique.

 


La dernière pièce de l’auteur, Ayashibi, vient d’être jouée deux jours d’affilée à Sapporo dans une superbe mise en scène qui n’est pas sans rappeler certains aspects baroques du cinéma de Seijun Suzuki : couleurs vives, ambiances surréalistes, nonchalances érotiques et alternances rapides de scènes s’approchant souvent de la comédie musicale. Fascinant.   

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Vendredi 22 février 2008 5 22 /02 /2008 10:01

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Jean Pérol est un écrivain orientaliste qui s’est surtout fait connaître par sa poésie. Proche d’Aragon, ce dernier l’encourage à publier son premier recueil de poèmes à 21 ans, Sang et raisons d’une présence qui sera le premier d’une longue série d’ouvrages marquée par une sourde douleur où se mêlent le traumatisme de la guerre et la difficulté de vivre avec le souvenir de ce qui n’est plus.
 
Ce second roman fortement autobiographique est le récit d’une vie exilée au Japon, celle du jeune Jean-Marc Despierre nommé correspondant de son journal à Tokyo au début des années 60 et d’un siècle qui se désagrège dans le tumulte des illusions brisées. La rencontre avec l’Extrême-Orient sera déterminante pour le journaliste qui va faire de son pays d’adoption la base de son immersion dans une partie inconnue de lui-même. Erjey, son prédécesseur dont tout devrait pourtant le séparer, va l’initier à la manière typiquement japonaise de la transmission des savoirs à la découverte d’un pays mystérieux et fascinant en pleine transition. C’est ainsi qu’il va le guider dans les petites ruelles des vieux quartiers populaires où l’on boit le saké brûlant de la fête, dans les gargotes des bords de rivières, dans les temples perdus des mille bouddhas de pierre alors que la modernisation frappe déjà à grands coups de boutoir sur ce passé évanescent et fragile.    
 
Vaste roman initiatique de presque 600 pages, il va s’immerger dans toutes les vérités de ce pays pendant plus de 20 ans, parcourant en parallèle cette seconde moitié du XXe siècle sur les vastes chemins d’une Asie à feu et à sang, des massacres de l’Histoire, de la guerre d’Algérie qui le hantera tout autant que l’épouvantable révolution culturelle de Mao ou la guerre du Viêt-Nam qu’il couvrira, bravant la mort, avec son frère d’écriture japonais opiomane.
Extrêmement lucide, cet homme en guerre contre son passé et sans doute aussi contre son devenir, fuyant une France dans laquelle il ne se reconnaît plus, va approfondir la communion qui le lie au Japon en développant son sens critique et en cherchant bien au-delà des apparences. Le récit est parfois d’une violence inouïe, comme l’exécution de ces prisonniers américains après la reddition à Aburayama, ou le massacre des 300 000 victimes de Nankin par l’armée impériale japonaise. A l’indicible beauté des torrents ruisselants sur les rochers moussus, à la fraîcheur de la campagne délicate et à la douceur des terrasses de mandariniers se juxtapose le sang bouillonnant et épais des innocents.
 
Partageant le clan des humbles, il sera attiré un moment par les fausses sirènes du communisme, cherchant dans l’égalité marxiste le socle d’un salut qui se révèlera rapidement être un cuisant échec. Poètes chinois donnés vivants à dévorer aux porcs, cannibalisme avéré des élites du parti dans les provinces du sud les plus reculées du Guangxi, millions de morts de la révolution, à trop chercher l’absolu on ne finit que par trouver la pourriture semble t’il écrire au moment où les morts s’accumulent de toute part dans une spirale qui semble entourer la terre.
 
Un espoir semble pourtant résider dans l’amour qui traverse ce récit de part en part, il y a ces quelques femmes aimées, et puis il y a celle plus aimée que toutes les autres, à jamais.
Eiko, qui habite cette vie sera la femme adorée, cette jeune fille libre et sublime qui va déclencher une passion charnelle, fusionnelle, obsédante, et irréversible. Eiko aux deux visages, comme le Japon lui-même, Eros et Thanatos en un corps incarné, caressante et imposant une loi qui sera celle du Talion. Poésie la plus raffinée et esthétique qui puisse être, il y a derrière cette âme le séisme et le feu, l’ivresse de la cruauté, celle des supplices de l’absence et de la folie. L’œil effilé signé d’une pointe d’encre noire, la chevelure de jais, la peau opaline et l’érotisme absolu, elle sera tout à la fois son porte bonheur et son porte malheur.     
 
Scènes infiniment sensuelles, Jean Pérol écrit dans une langue extraordinaire son amour pour elle et sa lente érosion. Il livre un portrait complet de la femme, de l’intérieur pourrions nous dire, fils, frère et amant à la fois, fort d’une intimité aussi rare qu’exceptionnelle, tout autant qu’il dresse celui du Japon qui sera à jamais lié à elle.
Amour condamné à la perdition, après que le feu dévorant n’ait laissé que la cendre, il plongera avec une certaine candeur dans une succession d’aventures où les petites morts extatiques de l’orgasme qu’il cherchera avec d’autres ne feront que masquer un deuil tout à fait impossible.
 
Enfin, les superbes portrait de personnages incroyables, spécialistes et esthètes orientaux et français, artistes et poètes japonais, offrent la description unique et le témoignage d’un Japon vécu au cœur de son histoire contemporaine.
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Jeudi 13 septembre 2007 4 13 /09 /2007 06:26

 

Participation à un colloque intéressant le mois dernier autour de "La jeunesse de Dazai Osamu" pour une lecture en français de la superbe traduction de G. Renondeau de l'un de ses romans majeurs, "Ningen Shikaku - La déchéance d'un homme". Né en 1909 dans une puissante famille du Tohoku, dernière frontière avant l'embarquement pour le Hokkaïdô, Dazai a mené jusqu'à sa mort une vie de desespoir et d'excès redoutables. Tentatives de suicide à répétition, morphinomane, alcoolique, tuberculeux, il fit dire à l'un de ses personnages dans son avant-dernier livre: "Ma vie a été remplie de honte". La déchéance d'un homme est un récit largement autobiographique et se situe dans la rude région de Tsugaru, pays natal de l'auteur. Jeune lycéen parti à Tokyo pour terminer ses études avec le secret désir de devenir peintre, un camarade plus âgé que lui l'initie au saké, au tabac, aux prostituées. Alors que sa famille lui coupe les vivres, une déchéance inexorable va commencer dans une recherche de rédemption douloureuse et destructrice...

Osamu Dazai, avec Ango Sakaguchi, est l'un des écrivains japonais fondamentaux de l'après-guerre.

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