Chroniques Hokkaïdoises - 今昔物語
« Mon projet est de peindre une maison pièce par pièce. Toutes les pièces seront vides. Je le conçois comme une véritable série. Je pense à cette maison comme un labyrinthe ou le fil
d’Ariane des tableaux nous perdrait de plus en plus. Je veux qu’on rentre dans cette maison comme dans une maison abandonnée qu’on découvrirait au coin du bois. David Petitjean »
Dans ce tableau à la forte puissance évocatrice réalisé en 2004 et intitulé « Chambre au piano », David Petitjean dont l’œuvre se
caractérise par un style original d’une intense cohérence poursuit ce travail d’élaboration méticuleuse d’une maison improbable qui ne cesse de se transformer. On y retrouve ici la marque du
peintre dans le fin agencement des formes et des couleurs qui fixe l’intensité des mutations de la matière. L’omniprésence de la musique se fait ici silence dans cet espace inhabité qui semble
vivre de lui même.
La fenêtre ouverte sur la campagne évoque certains traits de la peinture classique chinoise dans la reproduction des montagnes et de la forêt, ou se donne à
lire le paysage sylvestre et l’étrangeté des profondeurs de la nature souveraine. La finesse des textures évoque des strates géologiques qui plongent l’observateur dans une cosmologie où la
conception confucéenne du monde domine, liant l’être à l’univers tout entier, le microcosme au macrocosme, dans une mécanique antagoniste et complémentaire à la fois. D’intenses forces archaïques
se révèlent à nous alors que nous contemplons cette peinture réalisée sur un collage sur bois aux dimensions impressionnantes (140x170). Cet étrange maillage tellurique est également traversé par
une forte charge érotique et les montagnes ne sont pas sans évoquer la forme d’une poitrine féminine qui pourrait être celle de la « femelle obscure » du taoïsme originel.
Mais déjà quelque chose de mystérieux bruisse, à l’image d’un lierre maléfique dont le poison odorant voudrait ronger la pierre fondatrice, illustrant le morcellement et la fragilité d’une
civilisation occidentale moderne marquée par l’isolement de ses humanités.
Bien plus qu’un art figuratif, c’est un instantané onirique de la pensée du peintre qui se donne à voir. Le ciel blanc, dans un contraste saisissant, renforce le jeu d’opposition avec l’obscurité de la pièce et la lumière s’infiltre comme une lèpre blanche dans le silence de cette espace où plane la lourde pesanteur d’un drame en devenir. Le piano et la fenêtre sont ouverts l’un comme l’autre pour témoigner d’une ancienne présence humaine, mais c’est bien d’une pièce vide dont il s’agit. La musique s’est tue, la position du tabouret décentrée vers les notes graves évoque un malaise obsédant dans cette clarté de midi où la lumière est sans aucun doute la plus intense. Elle renforce la profondeur de la pénombre et suggère l’inquiétante présence de démons tapis à l’heure du déjeuner dans ces ténèbres profondes qui auront bientôt tout recouvert.
Il semblerait que la pièce soit dotée d’une vie propre en mutation comme le suggère le mouvement de spirales du vieux parquet renforcée par la courbe de l’encadrement des fenêtres, elles aussi rappelant encore la musique dans leur étrange forme de harpe. Cette atmosphère si limpide en apparence bascule dans le monde de l’étrange en partie grâce aux proportions géométriques des meubles du quotidien légèrement décalées. Dans les tableaux de David Petitjean se créent des trames inachevées qui se terminent sans doute en dehors même de la part visible de la composition. Dans ce remarquable effet d’optique, les objets du quotidien semblent être à la merci de la maison dotée d’une vie propre et prête à les engloutir.
Quelque chose dans ce tableau nous interpelle car il semble s’achever en dehors de lui-même, nous invitant à chercher d’autres réponses dans d’autres toiles de ce peintre essentiel de l’insaisissable.
Françis Bacon: Self Portait
Extraordinaires portraits de Francis Bacon, peintre essentiel à la compréhension du monde dans cette mise en lumière du total isolement de l'homme occidental moderne. Caractère tragique de ses tentatives de fuite imprimées dans la toile, instauration du réel et dépassement de l'image. L'homme y est reproduit dans ce qu'il a de plus abrupt et de plus tragique, figé mais en mouvement, paralysé face à sa douleur mais tentant d'y échapper. "J'ai toujours voulu, sans jamais réussir, peindre le sourire" confiait-il un jour dans un entretien. Mouvements qui roulent en spirales, corps qui s'éreintent, tensions de la chair qui parfois se liquéfie. De ces toiles émanent un doute permanent, une interrogation brutale en ce qu'ils nous ressemblent. La chair en souffrance surgit de la pénombre et la remarquable recomposition de la tête humaine hyptnotise comme dans une trance chamanique.
A relire en ce début d'automne: Françis Bacon ou la brutalité du fait par le poète ethnographe Michel Leiris.
Michel Leiris par Françis Bacon
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