Chroniques Hokkaïdoises - 今昔物語
La première parution de ce livre date de 1948, et sa rédaction débuta deux ans plus tôt, durant une mission ethnographique en Afrique occidentale, dont le but était de vérifier et de confirmer les connaissances acquises lors des expéditions précédentes de l’auteur. Marcel Griaule, dont les travaux ethnologiques sont devenus des références internationales, s’est spécialisé dans l’étude d’une population du sud Mali (ancien Soudan français), les Dogon, et cet ouvrage relate une série d’entretiens avec un vieil homme qui va peu à peu l’initié à la cosmologie de son peuple. L’auteur avait déjà séjourné chez ces paysans-guerriers, et ces premiers contacts avaient donné lieu à une longue série de travaux. Dieu d’eau en marque le magistral aboutissement, après quinze années de recherches. Ce sont ces entretiens privés entre le chasseur aveugle et l’anthropologue qui vont révélés le sens ultime de cette culture jusqu’alors secrète, et l’incroyable complexité d’une vision singulière et symbolique de l’univers.
A/. Présentation de l'auteur
De nationalité française, Marcel Griaule est né à Aisy-sur-Armançon, dans l’Yonne, en 1898. Il a été l’élève du linguiste M. Cohen et de Marcel Mauss, l’un des pères fondateurs de l’ethnologie et de l’anthropologie en tant que disciplines des sciences sociales ; L’influence de ce dernier l’aura encouragé à partir sur le terrain.
En effet, le neveu de Durkheim a travaillé toute sa vie durant sur le concept du « phénomène social total », « consistant dans l’intégration des différents aspects (biologique, économique, juridique,historique, religieux, esthétique…) constitutifs d’une réalité sociale donnée qu’il convient de saisir dans son intégralité (Clefs pour l'anthropologie, François Laplantine, p-86) ».
Il s’agit pour arriver à le capter dans son entier de l’appréhender sous l’angle de l’observateur étranger, mais aussi sous celui des acteurs sociaux qui le vivent. Marcel Griaule, en un aller-retour permanent entre observation et participation (initiation serait peut-être plus approprié), en aura donné la quintessence avec l’écriture de Dieu d’eau, et tous ses travaux ethnographiques précédents prendront sens lors de ces révélations.
Il entreprit une première mission en 1928 en Ethiopie, qui donnera lieu à sa première publication, Le livre de recettes d’un dabtara abyssin (1930). Puis il obtint le vote d’une loi spéciale par le parlement pour la désormais célèbre mission Dakar-Djibouti de 1931. Cette expérience sera déterminante, puisque ce projet d’expédition d’envergure continentale suscitera chez Griaule la volonté d’une étude cette fois-ci beaucoup plus spécialisée, et concentrée sur une seule population (les Dogon). Il désire constituer un corps de connaissance le plus complet possible, regroupant à l’image de Mauss la culture matérielle, les usages sociaux, l’oralité, les rites, afin de retrouver les représentations mythiques et métaphysiques qui en sont le fondement.
Il continuera ses travaux par la suite lors de nombreux séjours en Afrique occidentale, avec toutefois un intérêt plus marqué pour les Dogon. Il sera titulaire de la première chaire d’ethnologie générale de l’université française créée en France à la Sorbonne en 1942.La seconde guerre mondiale interrompt ses travaux pour un temps, mais il retourne inexorablement en pays Dogon dès 1946, afin de se consacrer entièrement à la vérification de ses travaux antérieurs (notamment sur Les masques Dogon, objets de sa thèse en 1938 ). Il sera nommé conseiller de l’Union française en 1947.
Dieu d'eau sera sans aucun doute l’un des aboutissements de son travail, car il prendra conscience en l’écrivant que le savoir ethnographique n’est qu’une étape préliminaire à la véritable connaissance d’une culture plus secrète, mais aussi plus authentique, qui révélée par l’intermédiaire d’Ogotemmêli dotera les Dogon «d’une cosmogonie aussi riche que celle d’Hésiode (…) et d’une métaphysique offrant l’avantage de se projeter en milles rites et gestes sur une scène où se meut une multitude d’hommes vivants (p-12) ». Décédé en 1956 à l’âge de cinquante-huit ans, il sera retourné pendant les dix dernières années de sa vie plus de douze fois sur le terrain, dans un va-et-vient permanent entre la France et les falaises de Bandiagara, haut lieu de la culture Dogon.Germaine Dieterlen publiera sous leur double signature Le renard pâle, véritable somme mythologique Dogon.
B/. Présentation de l'oeuvre
Cet ouvrage est le récit de trente-trois journées que l’auteur a passé en compagnie d’Ogotommêli, vieillard quasi mythique et symbole de la sagesse africaine, en 1946 à Sanga, sur le plateau Dogon. La version définitive du livre a été rédigée dès le retour de Marcel Griaule en France, en 1947. C’est un récit particulièrement intéressant, dans la mesure où il marque un véritable tournant dans la démarche anthropologique de l’époque. En effet, c’est avant toute chose l’histoire de l’amitié naissante entre deux hommes, teintée du respect réciproque des deux parties. Loin des enquêtes formelles qui prenaient souvent l’allure d’interrogatoire très standardisé au début du vingtième siècle, nous sommes plutôt ici en face d’une initiation progressive de l’homme blanc aux secrets africains.
Cette impression est renforcée grâce à la convocation de l’ethnologue par un intermédiaire à un premier rendez-vous que lui donne le vieux chasseur aveugle, et pour un tout autre prétexte, à savoir la vente d’une amulette. De plus, ce n’est pas l’anthropologue qui met en place une stratégie afin d’arriver à ses fins didactiques, mais bel et bien Ogotemmêli qui suit le cours de ses pensées, éludant quasi systématiquement toutes les questions de l’enquêteur.
L’aspect initiatique s’accentue progressivement alors que le vieillard baisse la voix lorsqu’il révèle certains secrets, et ces entretiens dans la langue vernaculaire du pays n’ont lieu que lorsque les deux protagonistes sont seuls. Dans une écriture toujours très claire et romancée, mais parfois peut-être un peu trop descriptive, l’auteur restitue tout au long de ces trente-trois chapitres l’ensemble des cosmologies et symboliques Dogon. Cette volonté d’éluder le caractère habituel trop scientifique des enquêtes ethnologiques d’alors prend sa source dans un réel désir de « démocratiser » l’ethnologie, et de sensibiliser le grand public à l’importance des cultures africaines. Ces quinze années de labeur et de « conversion » qui ont transformé Griaule en érudit ont suscité chez ce dernier la volonté de ne pas encombrer le récit de références bibliographiques ou de textes en langue Dogon qui auraient pu nuire à la « vulgarisation » de cette culture. Les analyses sont toujours précises, le vocabulaire ne s’enlise pas dans des spécifications trop techniques, et le lecteur à son tour fait l’objet d’une initiation.
Griaule est absolument fasciné par son interlocuteur et lui rend hommage en même temps qu’il célèbre le génie et la grandeur d’une représentation magistrale des origines du monde.
Dieu d'eau marque un tournant décisif dans l’œuvre de Griaule puisqu’il vient confirmer les premières enquêtes de l’auteur (Masques Dogon en particulier) et qu’il annonce dans une perspective plus large les analyses qui seront développées dans Le renard pâle. Rappelons qu’à l’instar des Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, Les Entretiens avec Ogotemmêli est l’un des livres ethnologiques le plus lu par un publique novice et non spécialisé. Il est d’ailleurs étonnant de voir l’enthousiasme toujours intact des touristes qui se rendent dans la région et le nombre de reportages télévisés encore diffusés il y a peu sur nos chaînes de télévision.
C/. Résumé de l'oeuvre
Les Dogon sont un peuple qui habite dans le sud du Mali et dont la population avoisine les 800.000 personnes. Ces paysans guerriers se sont installés vers le Xème siècle dans les falaises de Bandiagara et dans la plaine dite du Seno. Ce sont des troglodytes qui ont su maîtriser le travail de la terre, ainsi que le tissage et la poterie, qui sont les trois activités principales de la population. Leur langue est le Dogo So, et leur système de parenté est patrilinéaire. Leur hiérarchie sociale s’échelonne jusque au rang du Hogon, chef de la communauté investie des pouvoirs religieux et politiques, et représentant des forces de l’au-delà.
Dès la première journée d’entretien, Ogotemmêli commence à dévoiler l’origine du monde, et la manière dont les êtres mythologiques ont été engendrés. Il explique comment le monde s’est structuré dans le temps mythique de la genèse Dogon, et la généalogie des êtres mythiques. Il raconte ainsi la naissance de la terre, l’union de Dieu (Amma) et de cette dernière, et la naissance de leur premier fils, le chacal. Leur union ayant été contrariée (le clitoris de la terre s’étant élevé contre le sexe d’Amma pour l’empêcher d’entrer en elle), le fruit de leur rapport a donc prit la forme de cet animal. Après l’excision de la terre, l’ordre des choses fut rétabli, et des génies jumeaux sont nés (Nommo). Alors que Dieu modelait un homme puis sa compagne dans de la glaise, les Nommo leur donnèrent une âme double. Ces deux ancêtres des huit familles Dogon furent circoncis et excisé afin d’enlever la part féminine et la part masculine qui était en eux. En effet, la vie des hommes ne pouvait s’accommoder de ces êtres doubles. A partir de là, ils purent s’accoupler et enfanter.
Avant cela, le chacal était seul et il n’y avait pas d’autre femme que sa mère sur la terre. Prit d’un désir incestueux, il s’accoupla avec elle, bouleversant une fois encore l’ordre du monde, et ce rapport fut lourd de conséquences. Tout d’abord, il dota le chacal de la parole, qui pu ainsi révéler aux devins les desseins de Dieu (les Dogon tracent des tableaux à la tombée de la nuit et y dessinent des symboles qui représentent les questions que ces derniers se posent. Attiré par un appât, le chacal y laisse des traces nocturnes que les hommes interprètent au lever du jour).
Mais il fut également à l’origine des menstruations féminines, l’état de la terre étant devenu impur.
Nous pouvons ainsi comprendre que le monde historique s’est modelé à partir de ces créations ratées, que les êtres mythiques ont recommencées par l’intermédiaire de la parole créatrice. Si Amma a crée un homme puis une femme, c’est avant tout pour qu’il ne soit pas seul comme son premier fils (le chacal), et ainsi tenté d’avoir avec sa mère des rapports contre nature. Au fil du récit, la manière dont le monde a été créé dévoile petit à petit les grands axes de la pensée symbolique Dogon, ainsi que les correspondances avec les choses terrestres : prépondérance de l’eau, symboliques des chiffres de un à huit, classification des animaux, agencement des parties du corps, architecture des greniers…
Tout devient logique dans le temps historique puisque le temps mythique en a décidé ainsi. Le sacré est ici omniprésent dans les actes de la vie quotidienne, même si les Dogon n’en ont pas toujours conscience. Toutes leurs habitudes et leurs cérémonies tendent à réintégrer le temps sacré en permanence, car comme l’explique Mircea Eliade dans Le sacré et le profane : « Il s’agit évidemment des réalités sacrées, car c’est le sacré qui est le réel par excellence. Rien de ce qui appartient à la sphère du profane ne participe à l’Être, puisque le profane n’a pas été fondé ontologiquement par le mythe, il n’a pas de modèle exemplaire (p-85) ».Chacune des pratiques actuelles et quotidiennes des Dogon trouve sa correspondance symbolique dans le temps mythique.
Il y a trois thèmes redondants dans leur cosmologie:
- l’eau, qui est l’emblème de la force vitale, et sans qui rien ne peut exister. Tous les esprits et toutes les choses vivantes se structurent à partir de là. C’est elle qui donne la vie : à l’image d’une poterie, la terre première et nourricière fut pétrie par elle. La semence est eau, la buée contenue dans la parole est elle aussi liquide (notons que c’est la parole qui est source de vie et « qu’Ogotemmêli employait indifféremment les termes « eau » et « Nommo » » (p-25)). Lorsque Griaule demande quelle vie est dans la terre, le vieux chasseur lui répond : « La force vitale de la terre est l’eau. Dieu a pétri la terre avec de l’eau. De même il a fait le sang avec de l’eau. Même dans la pierre il y a cette force, car l’humidité est dans tout (p-25) ».
- la parole, qui vient rétablir l’ordre du monde lorsque Dieu s’est trompé à sa première création. C’est elle qui prononcée par les jumeaux permet la réorganisation des choses et donne naissance à l’ordre dans l’univers. Elle est aussi déterminante dans la fécondité des femmes (les Dogon distinguent les bonnes et les mauvaises paroles).
- la dualité de l’être humain : tous les êtres naissent avec une âme à la fois masculine et féminine. Ceci s’explique par l’importance de la gémelliparité des origines qui fut contrariée par les catastrophes mythiques. La circoncision et l’excision viennent corriger cela comme nous l’avons vu précédemment.
Marcel Griaule parvient à retranscrire avec beaucoup de fidélité une culture de l’oralité tout à fait remarquable. Il explique comment à partir des connaissances transmises par la littérature orale, un peuple se représente l’univers. Nous sommes au cœur d’un nouveau tournant en anthropologie : il s’agit ici d’une ethnologie de la parole qui va ouvrir de nouvelles perspectives à l’école africaniste française. Il n’est plus question de découvrir des structures inconscientes qui fonderaient le discours mythique (école structuraliste), mais plutôt d’analyser les aspects conscients de la pensée mythique en centralisant le rôle de la parole. On se place avec Griaule dans l’analyse systématique du discours métaphysique de la population. Ses recherches annoncent le développement futur des travaux de sa fille Geneviève Calame-Griaule en ethnolinguistique (Ethnologie et langage).
D/. Commentaires
Il est particulièrement ardu de résumer un ouvrage tel que Dieu d’eau, compte tenu de l’ampleur des sujets qu’il aborde. S’il a pour but de retranscrire la majesté d’une culture basée sur une cosmogonie vertigineuse par sa complexité et sa cohérence exceptionnelle, le lecteur perd un peu pied dans cette immensité mythique. Cette société où le sacré est omniprésent dans tous les aspects quotidiens de la vie déroute le non initié. Je reconnais avoir buté sur la compréhension de la valeur numérique des doigts, par exemple, ou sur le culte totémique des Binou. Les moindres aspects de la vie y sont abordés, de la manière dont un homme et une femme doivent se coucher dans leur lit, à l’agencement des différentes graines au grenier…
Bonte-Izard - Dictionnaire de l’ethnologie et l’anthropologie, Quadrige, PUF, 2000,
Calame-Griaule Geneviève - Ethnologie et Langage. La Parole chez les Dogon, Paris, Gallimard, 1965,
Calame-Griaule -Dictionnaire dogon, dialecte toro. Langue et civilisation, Paris, Klincksieck, 1968,
Dieterlen Germaine - Les Ames des Dogons, Paris, Institut d'Ethnologie, 1941,
Eliade Mircea – Le sacré et le profane, Folio essais, Gallimard, 1965,
Ganay Solange de - Les Devises des Dogons, Paris, Institut d'Ethnologie, 1941,
Griaule Marcel - Masques dogons, Paris, Institut d'Ethnologie, 1938,
Griaule Marcel - Jeux dogons, Paris, Institut d'Ethnologie, 1938,
Griaule Marcel et Dieterlen Germaine - Le Renard Pâle, Paris, Institut d'Ethnologie, 1965,
Leiris Michel - La Langue secrète des Dogon de Sanga, Paris, Institut d'Ethnologie, 1948,
Leiris Michel – L’Afrique fantôme, Tel, Gallimard, 1999,
Palau-Marti Montserrat - Les Dogon, Paris, PUF, 1957, (Monographies ethnologiques africaines),
Paulme Denise - Organisation sociale des Dogon, Paris, Domat-Montchrestien, 1940,
Springer Robert – Fonctions sociales du blues, collection Eupalinos, Parenthèses,1999.
« Au pays des Dogon » - Marcel Griaule, Comité du film ethnographique,
« Sous les masques noirs » - Marcel Griaule, Comité du film ethnographique,
« Ambara / Dama » - Jean Rouch, Comité du film ethnographique,
« Funérailles Dogon du Pr.Griaule » - François de Dieu, SCAM,
« Germaine Dieterlen : hommage à Marcel Mauss » - Jean Rouch, Comité du film ethnographique.
L’ensemble de ces documents a été regroupé lors d’une soirée « théma » sur la chaîne franco-allemande Arte au mois d’août 2000. Je ne connais malheureusement pas la date précise des documentaires.
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