Dans la nef éventrée de l’hiver se tenait le concile des fous.
Au milieu de l’indéfini murmure des arbres qui s’échangeaient leurs corbeaux luisant d’un froid noir résonnait le bruissement de la neige, des choses disparues au
hasard des chemins, des créatures qui n’apparaissent qu’aux yeux des buveurs de liqueurs. Ce nouveau matin résonnait de l’argent froid d’une mi-janvier spectrale, le souffle du vent s’amplifiait
comme le chœur grave d’une église de la campagne alsacienne et l’on ne voyait par la fenêtre que le blanc immaculé des toits du temple voisin. Il y avait eu la veille un enterrement, mais l’on ne
pouvait entendre le chant pur des anges accompagnant le vieux paysan mort.
On pouvait deviner sous les gros flocons de sucre blanc des ombres légères en mouvement qui jouaient des notes légères, éboueurs enturbannés et transis du matin,
ramassant comme un trésor les vestiges du repas du soir éventrés par le grognement douloureux des bêtes affamées.
Ils semblaient mimer le monde dans une pantomime froide, cigarette fumante mélangée au souffle chaud de leurs gorges, faisant tinter sur leurs flancs silencieux les
larges pantalons bouffants et bleus de leur confrérie. Vaillants ils avançaient dans la clarté du jour ressuscité, saisissant les sacs d’ordures et les jetant en éclairs vifs dans le
courroux ronronnant de la benne glissante, hussards téméraires à la tâche toujours recommencée. Pour tout dire, ils étaient ce froid et ce gel, ils étaient cette clarté opaline qui fait plisser
les yeux au sortir de la nuit polaire.
Mais déjà, en une ultime scansion, l’horizon les engloutissait dans le fracas étourdissant des rafales de neige, du
grand cadavre du monde et de ses fleurs blanches pourrissantes.


