Chroniques Hokkaïdoises: 今昔物語

 

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Mercredi 3 octobre 2007

Chambre-au-piano-2004.jpg


« Mon projet est de peindre une maison pièce par pièce. Toutes les pièces seront vides. Je le conçois comme une véritable série. Je pense à cette maison comme un labyrinthe ou le fil d’Ariane des tableaux nous perdrait de plus en plus. Je veux qu’on rentre dans cette maison comme dans une maison abandonnée qu’on découvrirait au coin du bois. David Petitjean »


Dans ce tableau à la forte puissance évocatrice réalisé en 2004 et intitulé « Chambre au piano »,  David Petitjean dont l’œuvre se caractérise par un style original d’une intense cohérence poursuit ce travail d’élaboration méticuleuse d’une maison improbable qui ne cesse de se transformer. On y retrouve ici la marque du peintre dans le fin agencement des formes et des couleurs qui fixe l’intensité des mutations de la matière. L’omniprésence de la musique se fait ici silence dans cet espace inhabité qui semble vivre de lui même.

La fenêtre ouverte sur la campagne évoque certains traits de la peinture classique chinoise dans la reproduction des montagnes et de la forêt, ou se donne à lire le paysage sylvestre et l’étrangeté des profondeurs de la nature souveraine. La finesse des textures évoque des strates géologiques qui plongent l’observateur dans une cosmologie où la conception confucéenne du monde domine, liant l’être à l’univers tout entier, le microcosme au macrocosme, dans une mécanique antagoniste et complémentaire à la fois. D’intenses forces archaïques se révèlent à nous alors que nous contemplons cette peinture réalisée sur un collage sur bois aux dimensions impressionnantes (140x170). Cet étrange maillage tellurique est également traversé par une forte charge érotique et les montagnes ne sont pas sans évoquer la forme d’une poitrine féminine qui pourrait être celle de la « femelle obscure » du taoïsme originel. 
Mais déjà quelque chose de mystérieux bruisse, à l’image d’un lierre maléfique dont le poison odorant voudrait ronger la pierre fondatrice, illustrant le morcellement et la fragilité d’une civilisation occidentale moderne marquée par l’isolement de ses humanités.

Bien plus qu’un art figuratif, c’est un instantané onirique de la pensée du peintre qui se donne à voir. Le ciel blanc, dans un contraste saisissant, renforce le jeu d’opposition avec l’obscurité de la pièce et la lumière s’infiltre comme une lèpre blanche dans le silence de cette espace où plane la lourde pesanteur d’un drame en devenir. Le piano et la fenêtre sont ouverts l’un comme l’autre pour témoigner d’une ancienne présence humaine, mais c’est bien d’une pièce vide dont il s’agit. La musique s’est tue, la position du tabouret décentrée vers les notes graves évoque un malaise obsédant dans cette clarté de midi où la lumière est sans aucun doute la plus intense. Elle renforce la profondeur de la pénombre et suggère l’inquiétante présence de démons tapis à l’heure du déjeuner dans ces ténèbres profondes qui auront bientôt tout recouvert.

Il semblerait que la pièce soit dotée d’une vie propre en mutation comme le suggère le mouvement de spirales du vieux parquet renforcée par la courbe de l’encadrement des fenêtres, elles aussi rappelant encore la musique dans leur étrange forme de harpe. Cette atmosphère si limpide en apparence bascule dans le monde de l’étrange en partie grâce aux proportions géométriques des meubles du quotidien légèrement décalées. Dans les tableaux de David Petitjean se créent des trames inachevées qui se terminent sans doute en dehors même de la part visible de la composition. Dans ce remarquable effet d’optique, les objets du quotidien semblent être à la merci de la maison dotée d’une vie propre et prête à les engloutir.

Quelque chose dans ce tableau nous interpelle car il semble s’achever en dehors de lui-même, nous invitant à chercher d’autres réponses dans d’autres toiles de ce peintre essentiel de l’insaisissable.   

par Atarô publié dans : Peinture
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Commentaires

Merci Lucien, pour ce temps offert, cette redécouverte du tableau de David.
Pour moi, une des forces de ce tableau est de nous intégrer complètement dans la visite de la maison. On erre dans les pièces et on arrive ici. Cette pièce-ci sombre et torturée s'ouvre à nous, laissant pourtant une possibilité de s'échapper au cas où on s'y sentirait trop mal à l'aise. Quand je m'y laisse prendre, je me rends compte que je suis attirée par cette fenêtre, que l'intérieur me donne des frissons, presque l'impression que quelqu'un est derrière moi. Et pourtant je reste là à regarder !


commentaire n° : 1 posté par : Dounia le: 04/10/2007 23:39:20


A travers cette oeuvre déroutante - emblematique d'une période inaboutie dans le travail de David Petitjean - semble affleurer une certaine idée des problématiques inhérentes aux travaux de l'artiste.
L'image de cette fenêtre ouverte (unique vision d'un exterieur possible dans son travail?) semble figurer le seuil devant lequel se situe le peintre. Doit il s'extraire de la pénombre dans laquelle il se situe ou poursuivre son travail d'interrogation quant à une figuration possible de la terreur?
C'est autour de ce dernier axe que je souhaiterais évoquer quelques points.
Lorsque j'émets l'idée de période inaboutie, peut-etre devrais je plutot dire en suspens car ses travaux récents semblent indiquer un retour à la monstration du corps, ce corps inséparable de son oeuvre qui se cristallise par son apparente absence dans "Chambre au piano". 
Dans ce travail sur le corps, il s'inscrit certainement dans un questionnement contemporain sur le corps monstrueux où se mêle sexualité et transformation, à l'image de David Cronenberg voire Henri Michaux ou Francis Bacon. Mais cette thématique semble elle aussi biaisé par ses références multiples à une approche classique, figurative, de la peinture qui l'éloigne d'autant d'un pan entier de l'art contemporain, celui des travaux d'Orlan et des corps adultérés par la technique. Il s'en dégage de ses toiles une atmosphère surranée, qui semble appuyer par les parralèles saisissants entre ses travaux et les oeuvres littéraires fantastiques du tournant du vingtième siècle.
Car c'est bel et bien la volonté de renouer avec une idée de l'épouvante éloignée de la création artistique actuelle qui
habite ce tableau  par le recours à un procédé essentiel du genre: l'évocation de l'inquiétante poussée de l'étrange passe par la figuration de l'indicible et donc son impossibilité. Présenter la peur, la peur intime, cette peur multiple et changeante qui se niche en nous afin de nous terrasser, nous gangréner ne passe que par l'image de sa perception. Elle passe par cette perspective, ce regard, nous interrogeant sur notre position, figé, immobile, statufié. Ce regard ne peut etre notre. Pourtant en observant plus attentivement, il nous semble nous avancer vers la pièce, en appréciant ses courbes distordues, apprécier ce piano qu'il nous semble reconnaître et derrière ce plancher que nous avons déjà foulé, se glisse l'idée que c'est bien notre vision qu'il cherche à figurer dans ce tableau. Le trouble surgit alors non plus dans la vision mais dans la réflexion sur l'usage des supports que recherche ce peintre fortement influencé par le cinéma (à la caméra subjective!). En effet, ces tableaux sont habités par les bruits, ou plutôt les bruissements, souffles, grincements, sons syncopés. Ce n'est pas un tableau du silence mais du bruit, ce vacarme assourdissant qui suit, brise le silence. Ce silence qui s'échappe par la fenetre, fuyant les bruits venants hors champs, de cette pièce vide occupée. 
C'est le tableau du moment de l'épouvante, celui où l'horreur est perçu intuitivement, celui qui précède l'apparition.
C'est une oeuvre séduisante traitant brillamment du thème de l'altérité et qui laisse un réjouissant sentiment de malaise.

commentaire n° : 2 posté par : alex le: 08/10/2007 13:18:24

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