Présentation du chef d'oeuvre de Seijun Suzuki par Nicolas Saada, collection Hk vidéo.

Et nous assistions transis à la naissance de l’aube sur la plaine d’Ishikari, le corps frissonnant et recouvert d’une infime pellicule de rosée, regardant l’exact moment ou le soleil renaît, infime point lumineux tout au bout de ces ténèbres bleutées aux mille constellations d’étoiles, embrasant soudain l’horizon d’un feu polaire dévorant la pénombre et la fin de l’été. La lumière réinventée, d’abord opaline puis légèrement rosée, couleur d’un point du jour se déclinant en un mauve pastel aux variations infinies, s’enflammant lentement en de longues traînées fuchsia redessinant l’horizon. D’énormes nuages flottant dans cet océan de nouvelle clarté, poussés par le vent puissant venu de la mer du Japon, dessinaient des formes gracieuses alors que l’été disparaissait laissant place aux premiers jours de l’automne. L’immense plaine s’étendait à perte de vue, et l’on devinait au loin les montagnes Teïne cachées dans la brume millénaire.
J’ai aimé très fort cette attente, ce froid pénétrant jusqu’aux flammes blanches au fond des verres de saké, ces errances nocturnes au parfum de souffre pâle.
A l’automne ressuscité, le mauve est à jamais dans nos pas.

Pluie incessante depuis bientôt presque deux semaines, chaleur d'étuve aux parfums de mousson asiatique, torpeur étrange de l'été qui assomme, Sapporo souffre d'une langueur presque fébrile, elle qui n'exulte que dans le froid bleu de ses rudes hivers polaires. L'été est une saison étrange, un peu mutante, certainement venimeuse. Il met les corps à nu, oblige à baisser sa garde, protection dérisoire dans ce jeu de l'observance entre les japonais et soi, et le discours formaté se met à dérailler. On se surprend à ne plus respecter les codes, enfièvré d'un pouvoir de resistance à la chaleur ancré dans la chair et le coeur, alors qu'ils ploient lentement sous le feu ambiant. Envie soudainement d'être plus qu'un invité inscrit dans une iconographie vague de l'altérité, nécessité impérieuse de glisser comme une anguille entre les blocages et le conditonnement mental d'un peuple préparé depuis l'enfance à catégoriser par la répétition des gestes et des mots tout et n'importe quoi. Irrascibilité sourde, jailli comme ces volées de boutons d'acné adolescent qui peine à murir et déchire le visage, devant cet "indéréglabilité" des vendeurs de combini ou de fast-food qui n'ont plus d'humain que la soumission au système, société "camisole de force" qui isole l'individu de ses pairs par l'archarnement maniaque qu'il met à ne pas s'en différencier.
Joie aussi de passer un peu de ce temps estival avec l'autre peuple, ces ainous qui selon l'expression magnifique d'un ami de passage venu d'Europe "ont toujours un pied de biche dans la poche", prêts à faire sauter les conventions sociales à tout moment, à glisser dans l'autre temps, celui du mythe, à semer avec une malice délicieuse le trouble dans les esprits qui paniquent et vacillent devant tant d'arrogance et de grâce paienne. Ils sont l'une des clés essentielles à la compréhension de ce qu'est le Japon, double immortel du peuple nippon, qui s'est longtemps construit par rapport à son opposition à eux et a justifié tellement de discours sur lui même en prenant pour miroir ces aborigènes.

Découverte d'une petite ville proche de la mer, Yoichi, célèbre pour ses usines de Whisky qui sont la véritable surprise de cette première semaine du mois d'août. Immense territoire recouvert par les installations d'une distillerie miraculeuse qui évoque les vastes landes d'Ecosse, tout est là, du musée aux entrepôts de stockage, des caves géantes aux magasins de liqueurs.
On y apprend que Masataka Taketsuru (1894-1979), le père du whisky japonais Nikka, partit en Ecosse afin d'étudier les techniques de distillation et de fabrication en 1918. Son apprentissage se fit dans le cercle très intime des maîtres écossais dont il gagna la confiance et l'amitié après de longues années de labeur. Marié à Jessica Roberta Cowan, jeune fille rencontrée lors de son exil, ils partagèrent ensemble le rêve de créer le premier whisky totalement japonais et ouvrirent leur distillerie en 1934, dans cette petite ville hokkaidoise de Yoichi qui réunissait les qualités essentielles à la fabrication d'un tel produit: brume, air limpide et eau d'une grande pureté.

Entièrement construite en briques, l'usine et ses dépendances offrent un paysage vraiment singulier avec la très belle péninsule de Shakotan à l'ouest, la ville portuaire d'Otaru aux charmes surannés et les fortes tombées de neige en hiver à Kiroro et Niseko. Le whisky est tout simplement excellent et la cuvée "Taketsuru" 21 ans d'âge vient de remporter le prix du meilleur whisky mondial.

Dégustation incroyable et vraiment généreuse sous l'oeil avisé d'un sommelier à la passion pour le moins communicative. On retiendra également le très bon "Tsuru" 17 ans d'âge, dégusté comme le précédent en l'accompagant d'une eau puisée à même la source afin de révèler au whisky tout son arôme de malt. Enfin, on recommandera tout particulièrement aux amateurs leur foudroyante sélection à 65 degrés, engloutie d'un seul trait pour prolonger le plaisir un bon moment. Parfum à ce jour inégalé, sauf peut-être par le "Oban" écossais.

A noter qu'une deuxième distillerie, Miyagikyo, existe à Sendai dans le Tohoku depuis 1979. Proche du mont Zao et de son temple rendu célèbre par la poésie de Matsuo Bashô, l'expérience de cet autre whisky semble incontournable.




